Douleur chronique 1

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radio Canal M

Chroniqueur régulier sur la psychologie

une chronique de 12 min

2011

Mythes et réalités autour de la douleur chronique

 

Interviewer :                     La carte d’affaires en fait ; c’est une feuille d’affaires et non une carte d’affaires. Jocelyn Morettini, psychologue, neuropsychologue, pratique privée en psychologie de la santé et neuropsychologie du côté des adultes. Il est affilié à  l’Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal au programme Amputation et Blessures Orthopédiques Graves, Président du conseil  d’administration du groupe de développement en psychologie médicale et de la santé. Je tenais à dire tout ça parce que, comme il est question de douleurs chroniques, je  voulais qu’on sache, Jocelyn, que vous saviez de quoi il était question et avant d’aller dans ce qui fera l’objet principal de notre moment d’aujourd’hui, à savoir, mythes et réalités tout en vous saluant peut-être, expliquer ce qu’est une douleur chronique et ce qu’est une douleur qui ne lâche pas, mais ne fait peut-être  pas partie des douleurs chroniques.             

Morettini : Ah, très bons points; bonjour à vous, Luc, merci de m’accueillir encore une fois

Interviewer :                     Merci d’être là, vous serez là encore demain et vendredi, alors c’est très gentil à vous.

Morettini : Ça fait plaisir. Oui, la douleur chronique, c’est quelque chose qui est quand même très répandu. C’est quand même vingt-cinq pour cent (25%) de la population québécoise qui en souffre. Alors, ce n’est pas une petite proportion.

Interviewer :                    Vingt-cinq pour cent.

Morettini : Oui, par contre, ce n’est pas tout le monde qui a besoin d’aller, d’être traité dans une clinique spécialisée pour cela. C’est seulement à peu près vingt-cinq pour cent seulement de la population qui va s’y rendre. Donc ce qui fait la différence entre une douleur qui persiste et une douleur chronique, c’est la durée ; avant de parler de six mois de durée de la douleur après guérison normale des tissus. Maintenant, on parle peut-être de trois mois

Interviewer :                    D’accord.

Morettini : Donc si ça fait trois mois qu’on parle d’une douleur persistante, on appelle ça douleur chronique. Donc le concept de chronicité est uniquement un concept de temps et qui elle, va s’installer, la douleur chronique va s’installer, même s’il n’y a plus de blessures, même si on ne peut pas trouver de cause identifiable à la douleur, la douleur reste malgré que notre corps est en santé.

Interviewer :                    Ok.

Morettini : Des fois, notre corps est en santé, mais ; on n’a pas nécessairement besoin d’une blessure.

Interviewer :                     D’accord, on a bien fait de clarifier ça parce que je me rends compte que je n’avais pas une bonne définition de la chose, pensant qu’il était question de sévérité de la douleur, dans le concept.

Morettini : Non, la sévérité n’a rien à avoir. Évidemment, ce qui va changer au niveau de la sévérité, c’est la quantité de thérapie qu’on va devoir y accorder ou la quantité d’adaptation qu’on va devoir faire. Mais en tant que tel, l’intensité, c’est quelque chose qui est très, très changeant. C’est quelque chose qui va changer dans une journée, dans une semaine, dans un mois.

Interviewer :                     Vous m’avez soumis quelques mythes et réalités, je ne sais pas lequel et lequel ; je présume que dans vos pratiques, vous entendez ce genre de choses, vous en  avez lu également ; la première étant, c’est bien d’endurer  la douleur, c’est vrai que particulièrement les parents, moi je me suis    souviens d’avoir entendu ça quand j’étais jeune,  ma  mère qui me disait ça.

Morettini : Absolument, on va entendre toujours ça, et c’est une des choses les plus répandues. Et en fait, c’est tout à fait le contraire. Il ne faut pas endurer la douleur ; ça ne veut pas dire qu’il ne faut travailler dans la douleur par exemple faire certains exercices comme la physiothérapie ou l’ergothérapie, mais la douleur, plus on la vit sans la gérer, plus cela va s’inscrire dans nos neurones, dans notre mémoire, dans notre cerveau. Et donc si on l’endure et que l’on continue à l’endurer, on ne deviendra pas plus résistant à la douleur, on va devenir plus fragile à la douleur. Donc elle va revenir plus souvent, plus vite, plus fort, pendant plus longtemps.

Interviewer :                    Ok

Morettini : Alors, il faut vraiment faire contre, contre cette espèce d’idée préconçue qu’on a dans la société.

Interviewer :                     Prochain item, j’ai plutôt tendance à penser que c’est une réalité plus on a de la douleur, plus notre corps est gravement blessé.

Morettini : Ça là aussi, on l’entend beaucoup, mais en fait, pas du tout. Un bel exemple de ça c’est qu’on a tous entendu parler de gens qui arrivent à l’hôpital avec ; je ne sais pas moi, un morceau de bois empalé dans le ventre. Ils n’ont pas mal, ils arrivent à l’urgence et puis là, ils disent  que ça ne va pas bien. Pourtant ils viennent, ils ont une grosse blessure. Et à l’inverse,  on s’est tous déjà coupé le doigt avec une feuille de papier.

Interviewer :                    Hm.

Morettini : Ça fait mal hein, ça fait très mal et pourtant, c’est presque rien. La relation entre la blessure et la douleur, c’est presque inexistant. Il y a beaucoup d’autres facteurs qui vont venir jouer dans la réalité de la douleur, et dans ces facteurs-là, il y a des facteurs psychologiques. Alors évidemment, tout dépendra de la situation; peut-être qu’on va avoir  plus d’adrénaline si on a très peur. Donc on va moins ressentir la douleur.

Interviewer :                     Ouais. 

Morettini : Pourtant, on a une grosse blessure. D’un autre côté, quand on est en train de faire nos impôts et puis qu’on s’égratigne le genou, puis que ça ne nous intéresse pas de faire nos impôts, là, on va sentir la douleur, mais ce n’est pas une raison pour ne pas faire nos impôts (rire).

Interviewer :                     Très intéressant particulièrement en sport, on se rend compte que l’adrénaline désire de vaincre. L’importance qu’on se donne dans l’issu du match fait en sorte que malgré le mal, mais le lendemain matin par exemple. Là, on est chez nous, et ayoye, mais  pourtant la blessure, a eu lieu la veille.

Morettini : Vous avez tout à fait raison, c’est l’exemple est parfait.

Interviewer :                     Il est possible d’enlever quatre-vingt-quinze pour cent de la douleur chronique.

Morettini : Ça, c’est ce que tout patient de la douleur chronique voudrait avoir. Malheureusement, c’est quelque chose qui arrive que très rarement, et ça, c’est quelque chose qui est très dur. C’est ce qui fait que la douleur chronique est un concept très complexe et très dur à vivre. C’est que quatre-vingt-quinze pour cent de diminution, c’est très, très rare. En fait, en douleur chronique on a une diminution de trente pour cent de la douleur, on appelle ça un succès thérapeutique. Donc il faut avoir vraiment des attentes beaucoup plus petites. Donc on n’a pas toujours de succès thérapeutiques dans les trente, quarante, cinquante pour cent. Généralement, on est très content d’avoir réussi   une telle réussite.

Interviewer :                     Mais qu’est-ce qu’on fait avec le quarante pour cent ?                    

Morettini : Avec ce qui nous reste ?

Interviewer :                    Ouais.

Morettini : Eh bien, c’est là que les impacts de la douleur chronique sont difficiles, c’est que quand on est en douleur chronique, souvent on vit avec, toute la vie.

Interviewer :                    Hm.

Morettini : Donc il faut adapter notre mode de vie. Il y a beaucoup de changements. Un thème que l’on pourra prendre un peu  plus en temps demain justement, j’invite les auditeurs à nous écouter à ce sujet-là, mais le quarante pour cent, c’est ce qui reste et c’est ce qui fait que la douleur chronique, c’est une problématique dure et qu’on n’a pas souvent assez entendu parler.

Interviewer :                     Euh la prochaine est sûrement un mythe, mais j’avoue l’utiliser malgré tout pour mes maux de dos, le meilleur moyen pour soulager la douleur, c’est la médication ou technique médicale. Moi je fais un cocktail chiro-robaxacet.

Morettini : C’est bon, on voit que dans votre meilleur moyen, il n’y a pas juste médicament,

Interviewer :                    Oui.

Morettini : Il y a eu chiro.

Interviewer :                    Ouais.

Morettini : C’est que souvent, on retombe sur le concept de « le meilleur ». On cherche la solution miracle. Vous, dans votre exemple, c’est une douleur aiguë. On parle d’un patient avec une douleur chronique.

Interviewer :                    Je vous dirais que ça fait un an et demi

Morettini : Alors vous êtes déjà en douleur chronique

Interviewer :                    Oui.

Morettini : Mais d’une manière ou d’une autre, vous utilisez plus qu’un outil. La clé de succès en matière de gestion de douleur chronique, c’est d’avoir plusieurs outils, plusieurs moyens qu’on utilise pour des raisons différentes pour affecter des systèmes différents de notre corps qui viennent influencer la douleur. Des fois, c’est le système périphérique, le système central, des fois c’est les émotions, des fois c’est les comportements, les habitudes de vie. Des fois, c’est l’alimentation. Il faut jouer sur plusieurs plans en même temps. Et c’est quand on joue sur tous ces plans qu’on a un bon succès.

Interviewer :                    Hm.

Morettini : Si on s’appuie uniquement sur la médication ou qu’on cherche le meilleur moyen, on le trouvera rarement.

Interviewer :                     Jocelyn Morettini qui est psychologue, neuropsychologue, on regarde mythes et  réalités  autour de la douleur chronique. J’ai  hâte de vous entendre sur la prochaine : « la douleur, c’est dans notre tête ». C’est vrai que j’entends tout ça. 

Morettini : Et vous avez raison. Dites-moi, votre cerveau, où est-ce que vous le trouvez ?

Interviewer :                    Dans la tête.

Morettini : Voilà, alors toute la douleur se trouve uniquement à un seul endroit : dans le cerveau. On ressent la douleur dans notre corps, mais la n’est pas interprétée par notre corps, mais par notre cerveau. Alors en effet, c’est vrai  de dire que la douleur, c’est dans la tête. Par contre, c’est faux de dire qu’elle est imaginaire ;   ce qu’on veut souvent sous-entendre quand on entend cette phrase-là.

Interviewer :                     Et donc, il y a une réelle douleur, le symptôme, la racine est  probablement ailleurs dans le corps, à quoi sert de savoir que la douleur, c’est dans notre tête ?  Est-ce que ça peut nous aider vaincre cette douleur-là qui est ailleurs que dans la tête, du moins, la racine ?

Morettini : Tout à fait parce que justement, beaucoup d’outils sont basés sur des phénomènes cérébraux. Par exemple, quand on écoute notre film préféré,

Interviewer :                    Oui.

Morettini : On est souvent attentif, on se dit j’étais attentif à d’autres choses, j’ai moins pensé à ma douleur, je l’ai moins ressenti.

Interviewer :                    Hm hum.

Morettini : En fait, ce qui est arrivé, c’est que votre cerveau a commencé à bloquer les signaux qui viennent du corps et à réinterpréter ces signaux-là parce que votre système attentionnel était ailleurs. Alors, à ce moment-là, votre cerveau a contrôlé la douleur. D’un autre côté, si vous décidez de dire : « Ah, j’ai mal dans le dos, ai-je vraiment mal dans le dos ?, là, on commence vraiment à s’inquiéter de la chose à se focusser sur cette partie du corps, évidemment, on va avoir un corps plus mal. Donc nos pensées, notre mode de fonctionnement cérébral vont influencer la douleur.  Si on le comprend bien, ça nous ouvre un volet, énormément d’outils pour contrôler la douleur.

Interviewer :                     Oui. C’est toujours le médecin ou il y a l’équipe médicale de guérir la  douleur ? J’ai tendance à penser que non, là c’est moi le premier responsable de ce qui m’arrive ?

Morettini : En effet, ça, c’est une chose importante à dire au patient, c’est qu’on n’est pas victime, on a un moyen de reprendre les choses là-dessus et ce moyen-là nous appartient. Des fois, il faut savoir, on a mal au dos, il faut savoir plier les genoux, il faut apprendre  faire autrement, peut-être manger différemment, il faut peut-être gérer ses émotions. Et tout ce travail , c’est le travail que le patient, lui-même, doit faire sur lui-même, mais en même temps, ça lui redonne le pouvoir de ne plus être en train d’attendre qu’un médecin le sauve ou qu’un thérapeute le sauve. Alors à ce moment-là, on redonne la fierté, pas du bonheur, mais une direction à ce patient-là et c’est quelque chose d’important en termes d’égo, d’estime de soi, de se  sentir au contrôle.

Interviewer :                     Et en continuité, autre ce que je présume être un mythe, quand les médicaments  ne fonctionnent pas, il n’y a plus rien à faire. Encore une fois, ça m’appartient, que ce  soit des exercices ou que ce soit, bon la posture ou comme vous le mentionniez, l’alimentation

Morettini : Exactement, ça va dans la même lignée, il faut savoir essayer autre chose.

Interviewer :                     La médecine, la science et la technologie sont tellement avancées qu’on devrait être capable de réparer et  qu’on me dit ça souvent dans le métro à l’égard de la cécité, c’est de la pensée magique ?

Morettini : Exactement

Interviewer :                    Oui.

Morettini : Mais ce n’est pas juste une pensée magique, on entend ça dans les médias tous les jours. On est allé sur Mars, remarquez qu’à tous les six mois on vient de découvrir un une cure contre le cancer, mais il semble que le cancer soit encore là.   Alors; des fois, on glorifie des avancées de la science et des fois, on croit que la science est capable de tout faire, elle en fait beaucoup plus qu’avant. Malheureusement, pas au point de réparer une douleur chronique ou  une cécité.

Interviewer :                     Sans intervention thérapeutique, j’ai la capacité en ce moment, de diminuer ma douleur ?

Morettini : On parlait tout à l’heure de regarder une bonne émission, de se concentrer sur notre partie de sport pendant qu’on est en train de gagner. Quand on se concentre sur d’autres choses, on a moins mal. On n’a pas encore pris de médicament et on a déjà commencé à gérer la douleur. Alors là, on a la capacité à l’intérieur de nous. On a complètement oublié d’occulter cette réalité de notre vie et on pense qu’on doit s’en remettre à une médecine, à une pilule ou un thérapeute. Ce sont d’autres outils, mais à l’intérieur de nous, on a aussi nous-mêmes des outils ; ça, il ne faut pas l’oublier.

Interviewer :                     J’ai hâte de vous entendre sur la prochaine, si on ne vit pas la douleur, on ne peut pas la comprendre.

Morettini : Ça, c’est quelque chose que beaucoup de patients vont nous dire hein. Ça, ça crée un fossé entre les patients et puis leurs entourages. On leur dit : « Tu ne peux pas me comprendre ». Alors, on les repousse, on les repousse.

Interviewer :                    On entend ceci dans la douleur émotive, on entend cela.

Morettini : Partout. En fait, souvent, ce que je présente à mes patients, c’est, je leur montre un homme qui est attaqué par un taureau. Alors évidemment tout le monde regarde l’image et fait : « Oh, ça fait mal »

Interviewer :                    Hm.

Morettini : Pourtant je leur dis, mais, écoutez, vous, vous ne l’avez pas reçu la corne dans le ventre, mais on est capable de comprendre. Donc vous pouvez comprendre, quand on voit quelqu’un qui souffre, on comprend.

Interviewer :                     Mais Jocelyn, j’ai tendance à penser qu’on peut s’imaginer que voilà, que ce soit le niveau du stress, que ce soit en plus du mal, mais c’est vrai que peut-être qu’on ne comprend pas, en ce sens qu’on ne vit pas la même chose bon, moi j’ai une cécité, on peut imaginer qu’être en fauteuil roulant,  c’est contraignant, mais je ne peux pas comprendre ce que cette contrainte-là signifie.       

Morettini : En fait, on va mieux comprendre, plus on connaît.

Interviewer :                    Bien sûr.

Morettini : Alors, il y a aussi toute une dose d’éducation que le patient en douleur chronique doit faire comprendre à son entourage pour qu’il comprenne et de là aussi, on doit avoir des gens qui veulent apprendre pour mieux comprendre. Mais ça ne nous amènera pas à vivre la texture, la réalité très personnelle du patient, mais comprendre. C’est un peu comme un cardiologue, on n’a pas besoin d’avoir fait une crise cardiaque pour être un bon chirurgien sur le cœur.

Interviewer :                    Ouais. Petite dernière, accepter mes déficits, c’est s’avouer vaincu.

Morettini : Ouais, alors, souvent, on pense que d’accepter la douleur chronique, quarante pour cent dont vous parliez tout à l’heure, c’est de baisser les bras. Mais en fait, ce n’est pas de baisser les bras, c’est de dire : « c’est là, et je m’adapte. » Et là, ça va mieux aller. Mais si on ne passe pas par la première étape, qui est : « J’accepte, je fais mon deuil, c’est une réalité qui était une autre avant. » Là je peux progresser et aller de l’avant. C’est  une  chose qui est dure, c’est le deuil, que ça ne sera plus comme avant ; mais une fois qu’on l’a fait, on progresse.

Interviewer :                     Très intéressant, on se reparle demain Jocelyn Morettini. Bonne fin de journée à vous.   

Morettini : Merci à vous aussi.

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